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Retranscription de l'article paru dans le journal Le Monde du 9 et 10 juin 1996.
Propos recueillis par Geneviève Breerette.



Jean Baudrillard, sociologue
"Je n'ai pas la nostalgie des valeurs esthétiques anciennes"


-" Vous avez publié le 20 mai dans Libération une chronique intitulée "Le complot de l'art" dans laquelle vous répétez que l'art contemporain est nul, archinul. Quelles oeuvres, quelles expositions vous ont inspiré un tel discours?

- Tout le malentendu, que je ne cherche d'ailleurs pas à dissimuler, c'est que l'art, au fond, n'est pas mon problème. Je ne vise pas l'art, ni les artistes personnellement. L 'art m'intéresse en tant qu'objet, d'un point de vue anthropologique; l'objet, avant toute promotion de sa valeur esthétique, et ce qu'il en est après. On a presque la chance d'être dans une époque où la valeur esthétique, comme les autres d'ailleurs, bat de l'aile. C'est une situation originale.

Je ne veux pas enterrer l'art. Si je dis la mort du réel, ça ne veut pas dire que cette table qui est là n'existe plus, c'est idiot. Mais c'est toujours pris comme ça. Je n'y peux rien. Que se passe-t-il lorsqu'on n'a plus un système de représentation pour se figurer cette table-là? Que se passe-t-il quand on n'a plus le système de valeurs apte au jugement, au plaisir esthétique? L'art n'a pas le privilège d'échapper à cette provocation, à cette curiosité.

Il y aurait cependant un sort à lui faire, parce qu'il prétend le plus échapper à la banalité, et qu'il a le monopole d'une espèce de sublime, de valeur transcendante. ça, je le conteste vraiment. Je veux dire qu'on doit pouvoir lui faire le même procès qu'à tout le reste.

- Vous ne donnez pas un nom d'artiste, sauf celui d'Andy Warhol, dont vous faites d'ailleurs l'éloge, ce qui donne à penser que votre discours n'est peut-être pas aussi réactionnaire qu'on l'a dit...

- Si je fais de Warhol un point de repère, c'est qu'il est hors des limites de l'art. C'est un point de vue presque anthropologique de l'image que je lui fais ce sort. Je ne reviens pas sur lui esthétiquement. Et puis, qu'est-ce qui me permettrait d'aller dire "celui-là est nul, celui-là n'est pas nul"...

- Vous vous permettez, pourtant, de dire que presque la totalité de l'art contemporain est nul...

- Mais je ne me mets pas en position de vérité. À chacun de se débrouiller. Si ce que je dis est nul, il n'y a qu'à laisser tomber, c'est tout. En fait, cet article a été fait un peu rapidement. Je n'aurais pas dû partir comme ça. J'aurais dû dire qu'il y a dans l'art contemporain un soupçon de nullité. Est-il nul, ne l'est-il pas? La nullité, c'est quoi? Mon article est parfaitement contradictoire. À un moment, j'emploie la nullité comme nulle, c'est à dire rien, et à un autre, je dis : la nullité, c'est une singularité fantastique. ça on aurait pu me le renvoyer comme critique.

Mon texte reflète une humeur, une obsession de je ne sais quoi, de quelque chose de plus. Qu'on soit passé de l'art à proprement parler dans une espèce de transesthétisation de la banalité... ça vient de Duchamp, d'accord. Je n'ai rien contre Duchamp, c'est un coup de théâtre fantastique. Mais c'est vrai qu'il a enclenché un processus dont tout le monde finalement, aujourd'hui, est complice, y compris nous.
Je veux dire que dans la vie quotidienne aussi, on a cette "ready-madisation", ou cette transesthétisation de tout, qui fait qu'il n'y a plus exactement d'illusion.

Ce collapse de la banalité dans l'art et l'art dans la banalité, enfin ce jeu respectif, complice et tout... Bon, de la complicité au complot... On est dedans. Je ne le récuse pas, je n'ai surtout pas de nostalgie des valeurs esthétiques anciennes.

- C'est quoi l'art pour vous?

- L'art c'est une forme. Une forme, c'est quelque chose qui n'a pas exactement d'histoire. Mais un destin. Il y a eu un destin de l'art. Aujourd'hui, l'art est tombé dans la valeur, et malheureusement à un moment où les valeurs en ont pris un coup. Valeurs : c'est de la valeur esthétique, de la valeur marchande... c'est de la valeur, ça se négocie, ça se marchande, ça s'échange. Les formes, en tant que telles, ne s'échangent pas contre quelque chose d'autre, elles s'échangent entre elles, c'est de l'art, et l'illusion esthétique peut-être est au plus fort.

Par exemple dans l'abstraction, au moment où il y a cette déconstruction du monde et du réel, c'est encore une façon de faire s'échanger symboliquement l'objet en lui même. Mais, après, c'est devenu un procédé simplement pseudo-analytique de décomposition du réel, et non plus de déconstruction. Il y a quelque chose qui est tombé en quenouille, peut-être par le simple effet de répétition.

- Avez-vous vu l'exposition de "L'informe", au Centre Pompidou, qui traite de ce problèmes avec des oeuvres superbes?

- Non. L'art peut encore avoir une très grande puissance d'illusion. Mais la grande illusion esthétique est devenue une désillusion : désillusion analytique concertée, qui peut-être pratiquée génialement - ce n'est pas le problème, sinon qu'au bout d'un moment elle tourne à vide. L'art peut devenir une espèce de témoin sociologique, ou socio-historique, ou politique. Il devient une fonction, une sorte de miroir de ce qu'est effectivement devenu ce monde, de ce qu'il va devenir, y compris dans les engagements virtuels.

On va peut-être plus loin dans la vérité du monde et de l'objet. Mais l'art n'a jamais été question de vérité, bien entendu, mais d'illusion.

- Vous ne trouvez pas qu'il y a des artistes qui s'en sortent bien quand même?

- Je pourrai dire qu'ils s'en sortent trop bien...

- Vous croyez que c'est le moment de dire ça?

- Je ne m'occupe pas de la misère du monde. Je ne veux pas être cynique, mais on ne va tout de même pas protéger l'art. Plus on fait de protectionnisme culturel, plus les déchets sont grands, plus il y a de fausses réussites, de fausses promotions. Là, on entre dans le territoire publicitaire de la culture...

Dit bêtement, c'est quand même la prétention de l'art qui me choque. Et c'est difficile d'y échapper, ce n'est pas venu comme ça. On a fait de l'art quelque chose de prétentieux dans sa volonté de transcender le monde, de donner une forme exceptionnelle, sublime aux choses. C'est devenu un argument de pouvoir mental. Le racket mental exercé par l'art et le discours sur l'art est considérable. Je ne voudrais pas qu'on me fasse dire que l'art c'est fini, mort. Ce n'est pas vrai. ça ne meurt pas parce qu'il n'y en a plus, ça meurt parce qu'il y en a trop.

C'est l'excés de réalité qui m'emmerde, c'est l'excés d'art."