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strate 7,
28/08/07


TOM

Il hésite, se détourne puis revient. Il guette un hasard, un accident, un caprice, ne serait-ce qu’une embrouille mais rien ne survient. Il ne sait pas par quoi commencer. Les premières lignes sont-elles si importantes pour que certains en fassent des citations ?



Il ne veut pas s’embarquer dans une pareille histoire ou alors une histoire au décor noyé dans l’obscurité, une histoire aux lèvres cousues sur les sentiments, une histoire aux yeux révulsés, retournés dans la cervelle du lecteur. Une histoire spongieuse et sans profondeur de champ, c’est-à-dire sans la moindre idée cinématographique du temps qui passe.




- Écrire c’est toujours passer par les armes des milliers de mots !

La Voix a dit vrai, les mots lui font peur. Les mots sont devenus des étrangers à eux-mêmes. Ils ont oublié le dessin qui un jour pourtant, a décider de leur sort. En effaçant le signe, le geste de la main qui signe la pensée, les mots sont devenus des crêpes, des limandes, des ...

- Ô, platitude! Galilée au bûcher !

Les typographes ont tort de parler du corps d’une lettre. A t-on jamais vu une ombre portée se poster aux pieds d’un caractère ? Ce petit être sans qualité se refuse au dialogue avec la lumière du soleil. Or, l’ombre c’est la troisième dimension, l’invention de la perspective, la quête des faiseurs de réel.

Il allume une cigarette. Il fume deux paquets par jour mais ce n’est pas pour ça. Il tête au cul du stéréotype espérant que le tabac lui brûle les narines. Mais les mots n’ont pas d’odeur. Il voudrait que les paquets de coton recrachés forment un message codé avant de finir leur ascension dans la couche de nicotine qui suinte au plafond. Mais les mots n’ont pas de couleur! Ni le noir de l’encre, ni le blanc du papier ne leur profitent. Serrés les uns contre les autres, agglutinés, acoquinés, ces pleutres s’organisent dans la page : au pavé, en drapeau parfois en dentelle pour les plus volages d’entre eux. Pourtant ils ne sont qu’une illusion d’optique, un effet de manche cynétique, un gris vibratile à la rétine.



- Hé, hé! Les mots sont mots-nochromes...

Au-dessus de la couche de plâtre et de ciment, il entend la voisine qui engeule son chien. Le plancher mou en isorel mâchonne les syllabes et filtre les borborymes.

“ A, GEUL !” déglutie la bouillie.

La Voix s’est tue laissant la place aux injonctions de la femme animale. Son regard s’éloigne du plafond crasseux, il s’installe sur la canopée d’une motte de nuages. Une fenêtre est grande ouverte face à lui. Il entrouvre la bouche pour happer un peu du courant d’air, un avion fait une trouée, sur sa carlingue miroitent les rudiments du morse. Puis il disparaît, destination hors cadre.

Il voudrait être le soir pour savoir quoi faire. Retrouver la tranquillité de ses habitudes, le carcan de la routine qui oeuvre à la nécessité de l’action. Manger, trait d’union, watch tv, trait d’union, dormir.



Dans le ciel, la traînée de kérozène s’éponge mollement pour devenir une trace, bientôt un souvenir. Istanbul n’est qu’à trois heures de vol. Il fait beau sur les rives du Bosphore, les petites embarcations chargées de touristes croisent des pétroliers qu’on imagine s’écrabouiller sur la côte à la moindre erreur de pilotage. Combien faut-il de kilomètres à un tanker de 80 000 tonnes pour s’arrêter ? Des palais en ruine se succèdent au fil du courant peu avant le pont Atatürk. Il actionne la mollette en plastique de son appareil jetable et le bateau s’engage sous la jupe en ferraille. Avachi sur son banc, la tête rejetée en arrière, un oeil oblitéré, l’autre dans le viseur, il se coule dans le mouvement des images qui se succèdent dans le cadre. À l’exacte verticale du tablier du pont, dans la pénombre de l’entrejambe : appuie sur le déclencheur et l’obturateur cherra !



Alors une joie immense l’envahit. Une impression si forte de l’intérieur que rien sur son visage ne peux la trahir. Il lutte pour développer mentalement le négatif. Une infime soustraction de réel s’est opérée dans la fenêtre photo-sensible. Il en est sûr, quelque chose lui a parlé autrement qu’avec des mots.




“UFFI !”

Une porte claque, des piettes et des pads s’emmêlent dans l’escalier. L’heure de faire pisser le chien ? Il allume une lampe pour épauler la lumière déclinante et referme la fenêtre. De la cour monte un son incongru. Un cri amorti par l’épaisseur des murs ? Le pot d’échappement d’un véhicule ? Ou s’agit-il des jappements du chien ignorant de sa condition de chien ? Il dresse l’oreille, le Beau est toujours bizarre selon Baudelaire. Le Beau qui fait le beau avec sa majuscule. Serait-ce tout cela en même temps? Le grand tout inaliénable de la réalité ? Il ne sait pas. Lui aussi, il ne possède que sa condition humaine pour percevoir le monde qui l’entoure, alors il se contente d’une hésitation.



Il risque une main dans le fatras de notes et de documents entassés sur le bureau. Il bouscule quelques livres qui s’engagent dans la descente abrupte d’une pile de papiers. Arasse et Stevensson talonnés par Bergson, la belle échappée de stylistes... Il aimerait les convoquer tous trois au pied de la lettre. Les écouter fredonner leurs petites musiques de livres encore jamais entendues avant eux. Leur demander de traduire avec leur partition ce qu’ils ont entendu dans la cour.


...

Les images sont là, pourquoi les manipuler ? demande l'historien. Mais parce que les mots auxquels on appartient courent en queue de peloton. Parce que ces mots sont fatigués d’être toujours là et anéantis d’être déjà là. Il extirpe un dépliant du foutoir. Il collectionne ces petits papiers délivrés gratuitement à l’entrée des expositions. À l’heure où l’on invite de vieux cinéastes au musée, on sait désormais qu’il ne peut y avoir une Histoire mais plusieurs. Voici ce que raconte la petite histoire en noir & blanc dans son format demi A4.



(...) “Comme si le temps avait manqué. On dirait un chantier précipitamment quitté la veille du vernissage, en plein travail. Le temps a manqué pour effacer les lignes au crayon qui balisent les textes au mur. (...) Le temps a manqué pour boucher les trous, finir les peintures, remiser les écrans inutilisés.” (...)


Bizarre... Il se souvient parfaitement de ce détail. Les lignes sur lesquelles reposaient ces mots n’ont pas été tracées au crayon mais elles ont été peintes sur les murs et aucune gomme n’en viendrait à bout. Il n’a jamais été question de boucher mais bien de trouer peut-être même de forer si l’argent et l'intention n’avaient pas manqué. Il se souvient encore de la réponse d’un gardien du musée interrogé sur la présence de tentes abritant des personnes sans domicile, visibles depuis l’une des salles de l’exposition. Cinq ou six tentes peut-être, montées sous le auvent du batîment. Une grande baie vitrée les séparait d’un extrait de film avec Eddie Constantine dans le rôle de Lemmy Caution.

- Les tentes étaient là, par là, quand Jean-Luc Godard a monté son expo. Une rumeur a couru qu’il avait fait venir exprès un SDF. Mais c’est qu’une rumeur, hein!

Il réalise que cette anecdote pourrait être le noeuds d’une intrigue. Une croix sur une carte et au-delà, tracer les premiers pointillés d’un chemin à emprunter. Mais il se demande avec perplexité si sa mémoire n’est pas coupable d’une erreur de pilotage. Les témoignages sont si peu fiables...

- Que t’importe! conclut la Voix, Tom aura toujours le dernier mot.